Arion - "A©tu bien pris tes comprimés"?

dimanche 5 septembre 2010

Le fermier et le patron

coeurvueducielmp71282595303.1283526464.jpgUn fils de cordonnier immigré italien à Manosque, devenant, au début du siècle dernier, petit employé de banque parce que les études c’est trop cher, ça peut donner quand même un grand écrivain français, autodidacte et charnu : Jean Giono. Il se disait lui-même « voyageur immobile », écrivain peut-être « régionaliste » mais qui puisait en sa Provence l’eau vive d’un humanisme universel, au sens où l’homme n’est homme, pense Giono, que plongé dans le flux des sèves et des sangs du monde. De Colline au Hussard sur le toit, de Regain à Un Roi sans divertissement, certes les tons et les thèmes changent, mais il reste la foi en l’homme, vibrant et pacifique au cœur d’une sorte de spiritualité païenne. Dans Colline, le vieux Janet sur son lit de grabataire « déparle » moins que ne le croyaient les habitants des Bastides blanches, petit hameau de Provence frappé par le malheur. Et le « secret » de la guérison que Jaume arrache au vieillard dans la page que voici, peut-être est-il encore pour nous : plus que jamais pour nous, au moment où semble si gravement compromis le pacte de l’homme et de la nature.

Arion  

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vendredi 3 septembre 2010

Arion fait sa rentrée

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Le dimanche 5 septembre, nous retrouverons « Mes Pages  » avec un nouveau choix de textes pris au trésor de la littérature française, de Giono à Baudelaire, de Molière à Bobin, de Bossuet à Vincenot, au hasard des coups de coeur. Voici comment Arion présentait cette série l’année dernière : « Outre qu’elles sont écrites dans la belle langue qui nous a longtemps mis au premier rang, ces pages traitent de sujets toujours vifs, exposent des sentiments toujours irrigués, nous enracinent et nous éclairent, nous lestent d’un héritage qui peut servir au présent. »

Le mercredi 8 septembre, dans la tradition des Fables ou des Histoires naturelles, Arion commencera de feuilleter son « bestiaire » : des croquis d’animaux, domestiques ou sauvages, d’ici ou d’ailleurs, du lion à la taupe et de l’éléphant au hérisson, redoutables ou paisibles, énormes ou minuscules  : quoi qu’il en soit « nos semblables, nos frères »,  « nous qui cachons plus d’une bête, / poissons, iguanes, éperviers, / qui voudraient tous montrer la tête ». Le petit Robert du dictionnaire et le vieux Noé du mythe encadreront ces souriantes zoologies, d’où le titre du recueil :

Noé, Robert, les bêtes et moi

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mercredi 30 juin 2010

Une avalanche

ski-avalanches-safety-tips.1277507701.jpg Contre l’avis de la Société des Guides, Criss avait décidé d’explorer seul une voie dans le Tempter’s Mount par la face réputée indomptée qu’on appelle pour cette raison la Joue de Dieu. Il avait atteint deux mille mètres et sortait de la zone boisée, quand il aperçut une marmotte se grattant l’oreille au pied du dernier mélèze. Le rire du skieur, en ce 2 février, devint brusquement si sonore, si mythologiquement répercuté par les échos jusqu’aux deux bouts de la chaîne, qu’une avalanche se déclencha dans les hauts.
Ce fut d’un coup comme si le mont dégrafait sa cuirasse, et qu’il la fît glisser de sa poitrine à ses pieds avec une désinvolture de général victorieux. Mais Criss était de ces hommes pour qui la vie ne trouve son prix que dans le risque aigu de la perdre. On verrait bien qui vaincrait, d’une musculature aguerrie menée par un cerveau de mammifère supérieur ou d’un amas gelé d’H2O régi par les seules lois de la physique. Au lieu donc de défier le destin à la course en s’élançant tout schuss devant la coulée, le skieur prit le temps d’une observation stratégique, c’est-à-dire la seconde nécessaire à ce familier de la montagne pour prendre une direction. Sa science lui dictait de filer à gauche, mais il nota que trois chamois déguerpissaient à droite. Confiant en l’instinct animal, Criss allait les imiter, quand il crut discerner que les bêtes en fuyant regardaient dans sa direction.  Il trouva ce coup d’œil suspect, flaira le complot, s’élança à gauche. L’avalanche, feintée comme un buteur de penalty par un fin goal, éprouva le cuisant dépit qui la fit fondre à mi-pente.

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dimanche 27 juin 2010

L’argent de Liliane

actu-politique-christian-blanc_articlephoto.1277595808.jpg-Liliane Marchais ? -Non, Liliane Bettencourt. Mais aussi l’argent de Christian Blanc, le pognon des Bleus, le blé au noir ; l’oseille des banques, le pèze des planques ; les dessous de table, les bas de laine, les bas de soie ; les comptes en Suisse, les comptes rendus, le compte à rebours. Fricum, frici, fricot : ça se décline aux trois genres, mais ça ne sent pas toujours la rose. « Rosa, rosa, rosam…quand notre fric fait boum…ça s’en va et ça revient, c’est fait de tous petits rien…il est passé par ici, il repassera par là… alouette, gentille alouette, alouette je te plumerai. »
Je fredonnais en vrac ces chansons de circonstance, avec en tête la valse des millions du mois, en poche mes euros pour les courses du jour, au cœur l’envie de revoir au marché mes deux bonnes femmes. Ça n’a pas manqué, je tombe sur elles. Et de quoi croyez-vous qu’elles parlaient ?

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mercredi 23 juin 2010

Abrégé de Virgile

mariages-d-antan-calais-fra.1277193749.jpgTu es un visage au mur. Les petits-fils de tes fils demandent le nom. On leur dit même une anecdote de toi, un bon mot porté par la tradition, bientôt flottant sans référence. Puis ta vie rejoint la poussière des astres : tu n’as pas été.

Tu nais. Tu as la chance de ne voir que des gens aimables alentour, en un pays de ruisseaux et de lois, de pain tendre et d’animaux complaisants. Tu vis choyé le doux délire de l’enfance, tu entres sans inconvenance dans l’âge ingrat. On te rêve consul au triomphe, roi au sacre. Tu te sens mal taillé pour les conquêtes. Un petit domaine suffira. Un amour. Les voilà qui passent, tu tends la main.

Tu t’appelles Virgile parce que ton père aimait le latin ; elle se prénomme Marine parce qu’on l’a conçue dans le ferry de Calais : avant d’être des personnes, vous êtes des fantaisies de couples épris. Puis vous avez vingt ans. L’amour vous tombe dessus dans le bistro où vous révisez le même oral. Ça fait comme une lumière de plus dans l’air bleu.

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dimanche 20 juin 2010

Arroseurs arrosés

113974338.1277020957.jpgIra brevis furor, disaient nos ancêtres les Romains. Oui, la colère est un petit accès de folie, éventuellement purgatif quand il est sincère. Mais lorsque la colère est feinte, emberlificotée de calculs, elle risque fort, et c’est bien fait, d’arroser l’arroseur.

Un collectif de professeurs inspiré par le SNES s’insurge contre l’inscription du Salut, dernier tome des Mémoires de guerre du général de Gaulle, au programme du bac L 2011, dans sa partie « Littérature et débat d’idées » ; et nos doctes de lancer une pétition  pour exiger le retrait du livre. Motif affiché de la protestation : cette œuvre, c’est de l’histoire, non de la littérature. Etroite conception de l’œuvre « littéraire » : César, Tacite, Saint-Simon, Michelet, j’en passe, seront heureux dans leur enfer d’apprendre qu’ils n’étaient pas d’authentiques écrivains. Et le rapport même de l’histoire à l’écriture ; le double regard narrateur/acteur du mémorialiste, n’est-ce pas matière possible à « débat d’idées » ? Pourquoi nos lycéens ne sauraient-il appliquer leur finesse d’analyse à cette problématique comme au récit d’une période assez proche pour que leurs grands-parents l’aient vécue, dont ils ont appris le déroulement en Première, récit conduit dans une belle langue classique, qui plus est sous-tendu par l’amour de la France et le refus de la tyrannie ? On cherche  sous le prétexte le vrai motif de la rogne et on le trouve : la promotion scolaire du fondateur de la Ve République à la veille d’élections présidentielles, quelle insupportable ingérence ! Gageons que le programme ne sera pas modifié et que les protestataires ne gagneront à cette querelle que le soupçon de leur inculture ou de leur mesquinerie.

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samedi 19 juin 2010

Sacrés salons

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Nos choix nous dévoilent, scellent notre image durablement. Tant pis si ces images sont souvent des clichés . Passons ensemble les présidents de la Cinquième au scanner de leurs goûts ; confessons-les au divan de leur “salon”.


de-gaulle1204294482.1276915787.jpgLe général de Gaulle aimait Astérix et Henri Salvador, Intervilles et le Tour de France, les réussites et le pot-au-feu. Il pouvait, voyant débarquer Bardot en veste à brandebourgs, glisser ébaubi à Malraux : « Veine, un soldat ! » Ne disons pas qu’il « aimait le peuple » : il était le peuple de France , l’incarnait, l’incantait, l’exhaussait. Quel serait donc le « salon » du grand Charles, un des lieux de son identification symbolique ? Tout sauf une pièce popote à la Boisserie. Tenez, je vous propose, assez peu connue, la tribune des Jeux d’hiver, Grenoble 68 . Souvenez-vous : on fit pleuvoir des roses sur la cérémonie, le Général en saisit une et l’offrit à Yvonne ; dès le lendemain nos skieurs raflaient les médailles… Trois mois plus tard, les pavés volaient rue Gay-Lussac.

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mercredi 16 juin 2010

Guérir à Villefranche

dscf0829.1276665897.jpg Martin Doux collectionnait les boîtes avec une intempérance que l’on peine à croire.
Il en avait de toutes matières : en bois de cent essences, dont l’ébène n’était pas la plus noire ; en corne, en écaille, en carton bouilli, en papier mâché ; de cent variétés de pierre dont le jade n’était pas la plus dure ; en coquillage, en nacre, en terre cuite ; de cent métaux dont le fer n’était pas le plus mou ; en os, en ivoire ; de cent cuirs, dont le galuchat n’était pas le plus étonnant.
Il en avait de toutes provenances, sa quête l’ayant conduit sur tous les continents, aussitôt qu’un marchand ou qu’un particulier l’alertait. Parfois son seul flair de chasseur le guidait. En vingt ans il avait ainsi battu les déserts et les jungles, les mégalopoles  et les hameaux, les cirques, les pics, les criques, les îles perdues où l’on n’accédait qu’à la rame au risque de se fracasser sur le récif en manquant la passe.
Il avait des boîtes à tous usages : à thé, à fard, à poison, à bijoux, à feu, à sel, à reliques et cetera. La plus troublante, pour les rares personnes conviées à voir la collection, était la boîte à boîtes, autant dire à malice : douze cubes de nacre inclus l’un dans l’autre, le dernier ayant un fond de miroir minuscule qui renvoyait l’œil du regardant.
Il en avait de toutes les époques, et sa plus ancienne -une boîte à fard lenticulaire du XIIIe siècle avant notre ère en bronze- n’était pas forcément la plus rare, visible en plusieurs musées du monde. La plus rare, la plus chère, bien sûr, était celle qu’il ne possédait pas encore, voire celle dont il n’avait pas même l’idée.

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mercredi 9 juin 2010

Une nuit sans matin

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Je sais bien comment cela va finir. Je ne suis pas si bête, je me souviens du dernier jour de Star. J’étais alors chiot folâtre, qu’intriguait l’apathie de la vieille siamoise roulée en boule dans un coin du salon. Clouée des pattes arrière, un œil blanc, elle regardait sans entrain mes pitreries de terrier écossais fraîchement introduit dans la maison comme pour y prendre le relais de la gaieté après elle. Le maître lui avait encore tendu un de ces petits gras de jambon dont elle raffolait. Elle l’avait saisi du bout des dents, pour faire plaisir. Puis le maître avait enlevé Star doucement dans ses bras, était sorti l’emportant et on ne l’avait plus revue. La splendeur suprême des maîtres, c’est ce pouvoir de donner la mort douce sans crime. Ils délivrent nos jours douloureux, rangent le corps dans un sac qu’ils enterrent au fond du jardin, et le gazon bientôt repousse sur notre oubli avec les jeux de ballon, les courses d’enfants, les ébats de nos successeurs.Je sais que le maître va venir encore une fois se pencher vers le panier où mon épuisement s’expose. Il tentera une dernière fois le pouvoir de ses caresses : celle du bout des doigts derrière les oreilles et sous le cou, qui me faisait déglutir ridiculement ; de la paume sur le dos ou le ventre, à m’électriser jusqu’au dernier poil. Il me prendra peut-être la tête entre ses mains, plantant son regard dans mes yeux affolés, comme aux moments de sa mélancolie, approchant son visage jusqu’à toucher de son nez ma truffe humide, et je ne trouvais rien de mieux qu’un grand coup de langue pour desserrer l’étau de sa tendresse ; alors il faisait mine de se fâcher, me saisissait sous les pattes avant et me faisait tournoyer à bout de bras dans les rires des enfants et les alarmes de la maîtresse.

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mercredi 2 juin 2010

L’ère de Oiseau

238-aigle-wallfizz.1275377069.jpg« Notre peuple comptait autrefois le temps selon l’Oiseau. Dans nos annales on peut lire par exemple: « C’est en 220 avant l’Oiseau  que débuta la Guerre  du lac », ou : « Le volcan  dévasta Manguin en l’an 54  de l’Oiseau. »

« L’Oiseau avait surgi dont ne sait quel ciel, un soir de printemps doux. Il s’était posé splendide à Manguin, devant la hutte du chef, qui, l’ayant nourri et caressé, crut habile de lui confier la clé de l’île dans l’idée d’un pacte fructueux  avec les Puissances des Cimes. L’Oiseau aurait alors, dit la légende, poussé un de ces cris vertigineux qui scellent les destins.

« Le Pacte de l’Oiseau amena le pire temps de notre histoire. Dès la fin de l’hiver, le rapace  prenait son envol des sommets embués et fondait sur nous malheureux, qui pleurions la lumière d’avant son ombre, la musique d’avant son cri, la paix d’avant sa quête vorace sur nos têtes. Il s’abattait sur un enfant et les cris des mères n’y pouvaient rien. Les hommes tiraient des flèches qui se perdaient, aspirées par les courants jusqu’aux nuages qu’elles perçaient, et la pluie s’en suivant fertilisait la terre. Les autres pièges et ferrements pour tuer l’Oiseau restaient également vains. Le chef en proscrivit d’ailleurs l’usage, et le dogme s’établit peu à peu que la mort de l’Oiseau serait plus funeste que sa présence. On se mit à le vénérer.

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mercredi 26 mai 2010

La vieille femme et la mer

vieille-dame-au-chignon-bla.1274554564.jpgLongtemps, quand on demandait à Jeanne pourquoi elle était allée se risquer seule sur la jetée ce soir de tempête, avançant fragile dans les assauts des vagues et du vent, son regard se perdait au loin en une rêverie dont elle gardait la clé. Une petite sœur de charité la promenait dans le parc ou jouait avec elle aux dominos dans sa chambre. « Jeanne a sa tête quand ça lui chante. C’est une aimable personne, docile en général, sombre par éclairs, souvent à l’approche de la nuit. »

Qui s’intéresse aux mutilés de la raison commune ? mieux enfermés dans leur boîte crânienne qu’entre les murs de ces « maisons » où on les protège pour ne plus les voir. Jeanne  m’intéressait, depuis l’année passée, depuis ce fait d’hiver oublié déjà, rapporté dans le journal en ces termes :

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mardi 25 mai 2010

Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué

bacque-raphaelle-dans-un-taxi-milan-juin-2008.1274589176.jpgVous ignorez les précédents ouvrages de Raphaëlle Bacqué  ? De cette journaliste du Monde  vous  n’avez à l’esprit que ses interventions télévisées chez Yves Calvi ? Elles y sont toujours  marquées de clarté, de pertinence, d’acuité dans l’observation de notre politique et de ses acteurs. A toutes ces qualités son récent livre Le dernier mort de Mitterrand ajoute le sens de la progression dramatique et de la réflexion filée sur « la fragilité du cœur des hommes ».
Pour mener l’enquête sur le suicide de François de Grossouvre, ami intime et conseiller du Président, l’auteur puise aux nombreux témoignages de ceux qui l’ont approché, sans négliger de nourrir « cette plongée dans les années glorieuses puis crépusculaires du mitterrandisme » à quelques bonnes études parues sur cette période. Mais le livre s’ouvre sur la rencontre de la journaliste elle-même avec Grossouvre, qu’elle vient interviouver en son appartement du quai Branly. Grossouvre lui semble sombre, amer  : « Des accusations véhémentes surgissaient de sa bouche où l’on distinguait clairement les mots argent, voleur, trahison, mort. Je finis par lui demander : ‘Mais enfin, vous êtes bien toujours conseiller à l’Elysée ?’  Il martela le sol de sa canne en lançant cette phrase que je ne compris pas, sur le coup : ‘Le secret de ma relation avec Lui se tient là-dessous.’ »  Là-dessous, c’est l’appartement où vit incognito la « seconde famille » du Président : Mazarine et sa mère…

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mercredi 19 mai 2010

Crépuscule du chasseur

flaine-couche-soleil-copie.1274021584.jpg Le soleil filtrait encore faiblement par les rideaux. On ignorait si l’astre aurait assez de force pour renaître demain, s’il y aurait un demain du jour, si la terre n’allait pas voguer à jamais obscure, mât cassé, voiles en loques, tanguant et roulant à l’aveugle comme un navire piraté.

Le chasseur avait posé sur la table ses prises : un écureuil, un merle, un tatou enfui du zoo après le désastre de la ville. Il vivrait plusieurs jours de cette chère, qu’il faudrait défendre. Les Errants hantaient le pays en quête de la moindre pâture, en cet âge où le tien et le mien flottaient comme les fûts abandonnés dans l’eau des lacs.
Le chasseur avait pris soin de garder deux cartouches, plus précieuses dans le tiroir du buffet que naguère les boucles d’oreilles de sa femme en son écrin d’élégante. Deux cartouches, c’était plus qu’un bijou : l’une à tirer sur le premier qui forcerait sa porte, l’autre à bout portant, canon retourné  contre la bête qui s’obstinait à battre dans sa poitrine malgré l’hiver du monde.

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dimanche 16 mai 2010

Quoi de neuf ? Nos vieux.

On les moque parce qu’ils ont quelque chose, du jus, du tanin, du chien. Grâce à eux depuis des décennies c’est « au théâtre ce soir ».  Tous ont des comptes secrets dans les banques de nos mémoires. Voici ma petite liste, et j’espère qu’on ne la trouvera pas falsifiée :

giscard1176929394.1253954036.jpg Giscard            D’autres se satisferaient de dépasser les quatre-vingts dans un château en  Auvergne (y en a pas beaucoup), ou à Paris entre un siège au Conseil constitutionnel, un fauteuil à l’Académie et un pouf dans l’histoire. Valéry, lui, remâchera jusqu’au tombeau sa frustration d’un second septennat et d’une œuvre dans la Pléiade. Passe encore de siéger, mais écrire à cet âge, et un roman d’amours princières !  Ça fera parler huit jours, et c’est ce qui compte quand on n’est pas du genre contemplatif. La prochaine fois, c’est l’Olympia avec Yvette Horner.

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mercredi 12 mai 2010

Louise du Bon Secours

frere-et-soeur.1273505854.jpg On se plaît parfois à croire les vies tracées jusque dans le détail. Les Parques, non contentes d’en couper les fils, se joueraient d’en fixer aussi les bagages, les relais d’auberges, les intempéries, les rencontres qui font Œdipe ou Thésée, Agrippine ou Thérèse. D’autres au contraire soutiennent que nous roulons comme des billes de flipper sous l’œil d’un joueur indifférent ; d’autres qu’il n’y a pas d’œil du tout. Moi, quand je pense à Louise, je ne saurais dire, du destin ou du hasard, ce qui m’effraie le plus.

Louise avait chéri ses parents comme des dieux puissants et doux, choyé ses frères comme des pages promis aux cours des princes, adulé ses maîtres comme des devins. Jamais elle n’avait pu imaginer le malheur autrement que fastueux dans les contes, la laideur ailleurs que bénigne en des pays inabordables. Louise atteignit ses douze ans sans croire indispensable l’existence de Dieu puisque le paradis était sur terre.  Elle fit sa communion solennelle pour plaire aux parents, mais jamais le curé ne put venir à bout de sa moue évasive lorsqu’il évoquait la faute originelle et l’Enfer. « Je te souhaite, Louise, de ne jamais croiser le Diable sur ton chemin. »

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dimanche 9 mai 2010

L’hésitant, c’est la rose

1252502_3.1273329618.jpgD’ordinaire le printemps voit fleurir les plates bandes avec d’autant plus de vigueur que l’hiver a été rude et long. C’est vrai en jardinage, plus discutable en politique. Il faut admettre que l’on s’active dans les massifs de droite : ça désherbe, ça taille, ça replante à tout va, on relève les manches et croise les doigts. Vous pouvez détester le jardinier, moquer ses gros sabots, trouver qu’il n’a plus la main verte ; on ne peut pas lui reprocher de se tourner les pouces.

Quoi de neuf de l’autre côté du jardin ? Les semaines, les mois passent : rien dans la brouette. Huit ans depuis le feu bactérien de 2002, et le Parti de la rose n’a toujours pas produit sa nouvelle variété. Bien affûtés pour dénigrer le jardinier d’en face, les horticulteurs « progressistes » piétinent -c’est un comble-  entre le zist et le zest du rosier tige sans épines et du rosier buisson à l’ancienne.  Vous verrez qu’ils n’annonceront pas la couleur avant la veille du Grand Comice-2012. Cette course de lenteur a son parfum de suffisance : on se flatte sans doute que la clientèle au grand cœur achètera les yeux fermés ; mais surtout son parfum d’inquiétude : on craint que les vertus spécifiques de la fleur nouvelle résistent mal à l’examen : « Et rose (aurait) vécu ce que vivent les roses / L’espace d’un matin »…

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mercredi 5 mai 2010

Rosalinda

perron-du-chateau-detail-sa.1272982438.jpg Quand Rosalinda claquait la portière de sa Mercedes cabriolet jaune et gravissait sur ses talons aiguilles le vieux perron jusqu’à la sonnette, Henry d’Aulnay se demandait toujours, après huit ans, s’il ouvrait à la femme de ménage ou si Anne-Laure lui offrait une call-girl pour l’après-midi. Rosalinda les embrassait, accrochait dans le vestibule son blouson Versace, troquait ses chaussures Armani contre des patins, nouait son tablier, fourbissait ses armes et passait à l’attaque. Quand on annonçait une semaine de beau temps, soit en Picardie une fois par trimestre, elle proposait de commencer par les vitres du fumoir et du salon de musique. Sinon c’est le bureau de monsieur qu’elle honorait d’abord de sa pointilleuse industrie, puis la chambre de madame, celle de monsieur, la bibliothèque et cetera, à raison d’un tiers de la bâtisse par semaine mais à son libre arbitre. Sa stratégie hebdomadaire ne se discutait pas, cette femme était chez elle. « Oui, oui, Madame d’Aulnay, laissez-moi faire, je connais cette maison comme si je l’avais faite ! - Ce serait fâcheux pour vous, Rosalinda , vous auriez deux siècles ! »

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dimanche 2 mai 2010

Debriefing de printemps

lenainrepas.1272744017.jpg Une pollution marine épouvantable, des dettes publiques vertigineuses, des inégalités criantes ; une Faute-sur-mer démontée mais qui ne veut pas qu’on la déloge ; un PS sans idées mais qui ne veut pas qu’on les lui pique ; un Mélanchon remonté qui traite Merkel de « paysanne » parce qu’elle n’aime pas assez les  Grecs, des Grecs à sec qui trouvent que la grève générale va les remettre à flot ; des paysans à Paris en tracteurs pour signifier que le blé ne paye plus (mais le lait non plus, ni le bœuf, ni le porc) ; des ados grave vénères surinant  les profs comme je me mouche, des profs allant du droit de retrait à la cellule psychologique  en fustigeant le tout sécuritaire ; des psychos qui veulent interdire la fessée, des fachos qui veulent supprimer les allocs ; des femmes emburqisées qui disent que c’est leur choix sous l’œil froncé de leur montreur d’ours : on pourrait continuer longtemps l’inventaire tragicomique de notre actualité en miettes, burlesque miroir de  gravité, grave reflet d’enfantillage ; et le temps passe sur nous qui ne voulons pas vieillir, pas grossir, pas choisir, pas changer, pas risquer, juste continuer la danse au bord du gouffre…

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mercredi 28 avril 2010

Présentation du Prince

poissons.1272354354.jpg On avait ameuté les foules du Pays. Des quatre coins de l’horizon, elles se pressaient à pied comme en pèlerinage, en longues files de voitures, de cars ; des trains spéciaux avaient été frétés, les avions privés réquisitionnés ; tout le peuple confluait vers ce point du globe, tête d’épingle dans l’univers : là se jouait en ce jour sinon le sort de la race, du moins son espérance pour des siècles. Les tribunes étaient louées de longue date, et les premiers rangs derrière les barrières, et toutes les fenêtres, tous les toits. Mais que vaudraient les mesures d’endiguement ? On redoutait les mouvements hystériques, les piétinements, tous les débordements d’une masse humaine électrisée par le soupçon de sa dernière chance.

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dimanche 25 avril 2010

Primaires à droite

elysee.1272200618.jpgEt pourquoi pas ? Pourquoi le PS aurait-il l’exclusivité de mettre en compétition chevaux et pouliches de course pour le Grand prix 2012 du Président de la République ? L’UMP non plus, du vieil étalon au fringant yearling, ne compte pas ses bêtes à concours. La Grille du coq en dresse ici une liste non exhaustive, par rang d’âge décroissant pour ne vexer personne.

Avec ses 84 ans, Giscard d’Estaing a le prestige et l’expérience des grands aînés, une santé sans histoire et aurevoir.1272190979.jpg toujours sa revanche à prendre. Homme de rupture, qui transforma la Marseillaise en adagio, l’Anne-Aymone en Marie Leszczynska, et la Simone Weil en Blandine ; homme partout à sa place, dînant chez les Dubois  de Bondy aussi à l’aise que chez les Dupont de Nemours ; homme de gravité s’il le faut, dont l’« Au revoir  » télévisé est dans toutes les mémoires, plus sombre que si le Puy de Dôme venait de rentrer en éruption ;  homme enfin rayonnant à l’international, jusqu’à nous avoir concocté une Constitution pour l’Europe plus haut de gamme qu’une chasse à Rambouillet. Ce serait dommage de laisser un tel homme finir en Casanova d’opérette.

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mercredi 21 avril 2010

Le dernier amour de Lola

123122024.1271680093.jpg Quand elle aperçut sa dépouille mortelle, dénudée pour l’ultime toilette, Lola  au plafond s’esclaffa sans gorge, au seul plaisir des anges, de ce rire à cascade qui avait fait sa renommée autant que l’opulence de la poitrine et l’énormité de la croupe. « Vrai, dit-elle sans lèvres, avec moi les vers vont pas s’ennuyer ! Patience, les p’tits gars, y en aura pour tout le monde ! »

C’est déjà ce qu’elle disait de son vivant aux clients fébriles se pressant devant le 12 rue Saint-Prix, où Lola Popotin tenait boudoir à l’entresol : quatre mètres sur quatre tapissé de velours rouge et de miroirs dorés, avec au centre un lit comme un radeau de la Méduse, mais on n’y mourait que de plaisir dans une houle de coussins. L’engouement pour la Popotin -Lucette Aimery de son nom de baptême-  avait pris tant d’ampleur en trois ans, débordant le quartier de l’église, atteignant les faubourgs et se propageant jusqu’au bout du département, que la belle avait instauré un tarif de groupe le samedi. L’émulation sans doute ajoutait ce jour-là son piquant, car le lit des « samedis de Lola », rue Saint-Prix, était réservé plusieurs mois à l’avance comme les tables du Cheval Blanc, rue Quinconce.

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dimanche 18 avril 2010

Medias médiocres

melenchon.1271538164.jpgIl y a un «  nouveau journalisme » comme il y eut une « nouvelle cuisine » : tout dans la frime, rien dans l’assiette. La colère de Mélanchon contre un interviouveur au mieux nunuche a pu sembler excessive et cruelle. Je crois qu’ elle restera dans les annales comme le signal de la révolte enfin du politique contre un journalisme erratique, qu’il soit bête ou méchant.

Le bon journalisme peut être incisif et sans complaisance s’il est documenté, patient, épris du vrai et dénué d’animosité. Or pour les petits journalistes poussés aux hormones, toujours plus nombreux dans les périodes de basses eaux intellectuelles, la grande affaire, la seule, est de débusquer l’égoïsme mesquin présupposé des hommes politiques derrière leurs proclamations altruistes.

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mercredi 14 avril 2010

L’homme et sa meute

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Il avançait d’un pas  ferme. Surtout ne pas se retourner ! Il savait bien que la horde le suivait à dix pas, épiant chaque anomalie de son allure, chaque glissement de ses semelles dans la neige. Elle lui filait le pas depuis des jours et des jours ; depuis ce matin de glace où il avait quitté les monts faute de proies.

Il avait nourri le chef une fois, et maintenant tous semblaient résolus à le suivre au bout du monde, l’œil mendiant, le croc prêt, soumis aussi longtemps que le marcheur feindrait l’indifférence. Faire volte-face, battre des bras ne servirait qu’à les disperser un instant comme des mouches. Il faudrait recommencer, joindre la voix au geste. Il y perdrait de son prestige, et c’est bien la seule arme dont dispose encore un homme aux mains nues dans les décombres des lois.

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mercredi 7 avril 2010

L’affaire Alezansky

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On s’est longtemps demandé pourquoi István Alezansky choisit de disparaître ce soir du 22 novembre 1992. Il venait de remporter un triomphe mémorable, le public l’avait ovationné debout pendant dix minutes après trois bis. En quinze ans, depuis ce jour de 1977 où, sorti de nulle part, il avait conquis Gaveau à vingt ans avec ses impromptus de Schubert, jamais les musicologues n’avaient cessé de célébrer ce jeune géant Hongrois aux yeux d’aigue marine, à la bouche ombreuse qui ne souriait pas, à la chevelure léonine qu’il renvoyait d’un mouvement de tête impérieux ou d’une main ferme dès que le clavier des concertos la libérait. Nous avons encore les éloges  en mémoire: « Une fulgurance dans Liszt comme on n’en a pas vu depuis Cziffra », « Chopin écorché vif sous les doigts du génial Hongrois », « Alezansky dans Bartók, c’est la vie et la mort réconciliées qui dansent sur un fil au-dessus du gouffre » .

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mercredi 31 mars 2010

Les mardis de Jimmy B.

poissons.1269953746.jpgCourez ! Dansez ! Datez ! Contez  ! Les ordres fusent des quatre coins de l’empêchement, à seule fin de tourmenter l’infirme en sa tête. Jimmy circule à l’aise dans le passé ancien, aux frontières de la légende : son père, sa mère, l’enfance aimée dans la campagne normande ; d’autres pans de sa vie sont floutés, ou éboulés. Sa parole : un balbutiement déchiffrable. Ses jambes : un poids mort dans le fauteuil électrique. On cite des gens plus à plaindre. Il a ses bras, assez de tête pratique pour ne pas trop dépendre, un appartement, une rente convenable.

Fatiha est l’aide à domicile du mardi. Dans la matinée, elle remplit le réfrigérateur et fait à fond le ménage du trois pièces. Puis Jimmy met la table ; Fatiha réchauffe des surgelés fins, ouvre un bordeaux ; ils mangent avec le poids de gaieté qui peut lester deux êtres d’infortune : lui, quarante-six ans, infirme de tout avenir depuis cinq années, depuis ce camion, ce ravin ; elle, trente ans, abîmée depuis l’enfance par toute la violence du diable ici-bas. Ils se devinent, ils s’apaisent. Le mardi a fini par être un jour attendu. Un baiser de Fatiha sur le front de Jimmy, c’est du miel.

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dimanche 28 mars 2010

Mélancolie française, d’Eric Zemmour

zemmour2.1269644181.jpg La faramineuse polémique accompagnant la publication du nouveau livre d’Eric Zemmour sera-t-elle préjudiciable ou propice à l’ouvrage ? Cette hystérie médiatique  fera mieux vendre sans doute Mélancolie française , et l’éditeur doit se frotter les mains ; mais toute publicité n’est pas bonne à prendre, si elle brouille la teneur d’un livre et l’image de son auteur.

Ce serait dommage, car Mélancolie française, outre un beau titre, est un bon livre en son genre. On aurait tort, appâté par le buzz, de se jeter sur le dernier chapitre, ses sombres constats et prophéties avec l’immigration incontrôlable pour thème : ce chapitre est amené par les huit précédents, au fil desquels l’auteur opère un vif travelling de notre histoire depuis le démantèlement de la Gaule romaine jusqu’à nos jours. Il y retrace les heurts, bonheurs et malheurs de la France dans son ambition millénaire d’« unifier l’Europe autour d’elle ». Telle est la ligne de force de l’ouvrage, et le sens de la « mélancolie » puisque Zemmour juge désormais obsolète cette ambition : «C’est de cet échec, de ce renoncement, que nous ne nous remettons pas. Cette blessure saigne encore, même si on fait mine de ne pas voir le sang couler (…) Comment trouver un rôle dans la distribution mondiale, alors qu’on n’a plus le rôle-titre, qu’on pressent même qu’on aurait dû, et pu, le conserver, et que ce déclassement vous meurtrit, même si on dissimule cette meurtrissure derrière une autodérision qui va jusqu’à la haine de soi ?»

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mercredi 24 mars 2010

La fin du Grand Théâtre

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Après un court exorde de bienvenue en un lieu mythique, de remerciement à la valeureuse assistance et d’allusions humoristiques au temps, à l’air, à l’air du temps comme pour détendre l’atmosphère en ce moment solennel, Friedrich Grülen se cala derrière son pupitre de verre et poursuivit ainsi son exposé :

« Donc, comment et pourquoi Otto von Praten a-t-il disparu ici même, sur cette scène, le 3 juin 32, à 15h, soudain désintégré, volatilisé, pas même une brise dans la brise, une ridule sur l’eau d’un lac ? Il importe de l’apprendre enfin, avant la date butoir du 3 juin 62. Passé cette trentaine, vous le savez, Mesdames et Messieurs, toute mention de son nom deviendra illégale, passible de prison ou d’exil. Or si l’on entérine son inexistence, le doute de proche en proche gagnera chaque vie, la vôtre, la mienne, et  c’est tout l’échafaudage humain qui s’effondre.

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dimanche 21 mars 2010

Le duel Nico-Sarko

chirac-2.1269117250.jpg Les Régions perdues pour la droite ? Tout l’annonce. Vérification dans quelques heures. Disons plus justement que les Régions, perdues par Chirac, n’auront pas été regagnées par Sarkozy. Comment auraient-elles pu l’être ? Mais déjà d’une élection l’autre : les Régions sont mortes, vive l’Hexagone, avec, dans la Coupe de l’Elysée-2012, le « duel Nico-Sarko ».

Les Régionales ? Dans un scrutin si fumeux, il aurait fallu, pour renverser la vapeur, que  les Conseils sortants fassent badaboum, par exemple en construisant des lycées sur des voies de TER. Les électeurs leur sont reconnaissants d’avoir « plutôt bien géré », mais sans savoir au juste ni leurs noms ni avec quels moyens ni ce qui relevait de leur compétence : pourquoi donc changer une équipe non pas à proprement parler « qui gagne », puisqu’on n’a pas capté la règle du jeu, mais une équipe qui au moins n’a pas déraillé. L’explosion de la fiscalité locale ? Ah bah ! si c’est pour «  faire des choses »…
Il aurait fallu aussi que la gauche nationale soit totalement décrédibilisée ; que madame Aubry, après avoir grignoté dans le plat royal à Reims, ait picoré la tartiflette des pauvres à Lille, sablé le champagne avec le pourfendeur des sous-hommes, organisé des noubas rue de Solférino, tout pour la Valls et rien dans le Peillon. Or elle semble un peu mieux tenir son monde…et son look. Jolie photo de famille. Les sicaires ont rangé poliment les couteaux : chaque chose en son temps.
Il aurait surtout fallu, pour reconquérir les Régions, que la réussite du gouvernement soit incontestable, et que le Président Sarkozy, « jeune, beau, traînant tous les cœurs après soi », arpente les foules en liesse en lançant les bonbons de ses succès. Hélas ! à ce point du mandat, les bonbons sont au poivre et les sales gosses vous les recrachent au nez. Trop heureux si saint Nicolas sauve l’Alsace…

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mercredi 17 mars 2010

La dame du phare

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Il y a toujours deux arbres : l’arbre visible, happant de feuilles la lumière, se hissant de sève dans la légèreté, se mouvant de branches dans la transparence, brassant le bleu à l’heure des nids, des fruits, des jeux déployés en son ombre, des noms gravés en son écorce ; et l’arbre invisible, se poussant de bras dans l’épaisseur, s’infiltrant d’yeux aveugles dans l’ombre, enserrant le roc, assurant l’assise, tâtant les sucs parmi les os, les larves, les vestiges. Et l’arbre visible ne sait aller sans l’autre, le bourgeonnement sans le fouissement, l’efflorescence sans la manducation, le chant clair sans la plongée.

De même il y a toujours deux hommes : l’homme visible, vibrant de poil et de peau, lustré d’aurore en ses beaux draps, ombré de crépuscule en ses désirs, vif en son pas, net en son verbe, se flattant de joindre le jouissif au profitable dans le pré carré de la raison ; et l’être invisible, tout de rouges ruissellements sous l’écorce, tournant des alchimies en ses chaudrons, lançant des  fulgurances en ses gouffres, creusant  des mines  jusqu’aux régions où le sol se dérobe. Et l’homme visible ne sait aller sans l’autre, la raison sans la folie douce, la parole proférée sans les mots du souffleur, les corps à corps sans la nostalgie de l’absence.

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dimanche 14 mars 2010

Rose vert

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-Eh bien, m’ame Daube, qu’est-ce que vous en dites ?
-Du réchauffement ? Regardez mon bout de nez, vous avez la réponse. Laissez barboter l’ours polaire, c’est pas une bête pour nous.
-Vous n’y êtes pas. Vous gelez !
-Alors la froideur de la première Dame ? J’en dis qu’elle nous couve quelque chose, et quand on connaît ses dadas, on peut tout craindre…
-Vous n’y êtes toujours pas, mais ça se réchauffe.
-Ecoutez, m’ame Michu, ou vous ramollissez, ou vous devenez facétieuse. Dans les deux cas, c’est mal venu de me retenir avec vos énigmes sur cette banquise et à cette heure. Dites vite.  J’ai des engelures à soigner et un pigeon à farcir.

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mercredi 10 mars 2010

L’arbre et son vieux

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Il n’y a pas à dire qu’on aimerait planter un arbre avant le gel : il faut le faire. A racines nues naturellement, seul moyen de savoir sans tromperie « à qui l’on a affaire ».

L’arbre que choisit l’homme ce jour de novembre en pépinière avait quelque chose de sensé qui pouvait faire peur. De la radicelle à la ramille il affichait un quant-à-soi, comme un souci d’indépendance, ce qui justement attira l’attention du vieux : et c’est pourquoi le vendeur interrogé a pu dire par la suite que l’arbre avait choisi le vieux autant que l’inverse. Un mètre soixante-quinze tous les deux. L’arbre : d’espèce fagus, variété purpurea, aimant les sols draînés. Le vieux : d’essence aussi noble, du même genre inflexible, sec au besoin dans une demeure qui prenait l’eau et qu’il gardait surtout pour la raison que ses neveux voulaient la lui faire vendre.

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dimanche 7 mars 2010

Nos zèbres à la foire

[clic photos recommandé]

carla-bruni_.1267823178.jpgLes siècles passent et rien ne change : ça bêlait pas mal dans le parc de Versailles au temps de Marie-Antoinette,ça meugle un maximum porte de Versailles au temps de Carla Bruni. (Par parenthèse, notre belle Italienne a disparu de la circulation. L’Autrichienne aussi, mais on a eu le temps de s’habituer. Une autre différence, la veuve Capet avait perdu la tête alors que l’épouse Sarko ne sait plus où donner de la sienne : une guitare à gratter par ci, une causette à donner par là, un rôle dans le prochain Woody Allen, toutes activités prenantes d’une « première dame ».) Mais revenons à nos moutons…

Donc entre périph’ et boulevard extérieur (on a le Trianon qu’on peut), la République convoque en mars tout le fleuron du terroir, de la Beauceronne au Beaufort, et tout le gratin de ses élus pour en tâter. Il faut montrer -surtout avant des élections- comme on sait rester populaire en costume cravate et très « France profonde » de cœur quoique ouvert de raison à la diversité. Passons en revue les illustres visites qui ont émaillé cette semaine prodigieuse, sans jamais oublier la leçon de la fête : « Il faut sauver notre agriculture ».

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mercredi 3 mars 2010

L’imprécateur

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« Vils chiens, buvez la honte ! Valets de souillure ! Crachat du monde ! La mort copule en vos crânes creux, vidés d’âme ! »

La foule s’était massée au pied de la tour-clocher du haut de laquelle vociférait l’imprécateur. Il était apparu brusquement, et l’attroupement n’avait pas tardé en ce pays de la parole contrainte. Nul ne le connaissait. Certains le disaient enfui de la prison lors du cataclysme ; d’autres, infiltré par l’ennemi pour la subversion ; d’autres, jailli des ténèbres pour les tourments ; quelques-uns crurent reconnaître en ce hurleur d’effroi le neveu du Libérateur, réfugié en Europe après l’échec du coup d’état. On regardait sidéré l’inconnu dansant un piétinement d’incantation sur la rambarde, brandissant le bras pour attester le Ciel et pointant sur le peuple un doigt justicier. Chaque homme de la foule, chaque femme, chaque enfant sur la place, regard tendu vers le forcené, sentait monter dans ses veines une lame de haine qui balaierait tout.

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dimanche 28 février 2010

Royal retour ?

segolene-identite-n.1267350429.jpgJ’en peux plus. Je croyais pouvoir m’en priver longtemps, voire m’en passer  toujours, et voilà que ça me lancine, que ça me tenaille ; je me ronge les ongles, je me mettrais bien à picoler : bref je suis en manque.  -De la Gitane ? De la Marijane ?  -Non, de la Royal !

Vrai, on se moisit sans Ségolène. Côté dames, dites-moi ce qu’on nous offre en cet hiver interminable :une Aubry qui sonnaille comme aux alpages avant la traite ; une Pécresse qui aurait à dire, mais qui dit mal ; une Yade qui dit bien, mais qui n’a rien à dire ; une Marie-George qui ronronne, une Nathalie qui biberonne ; une Dati qui prend date, une Sarnez qui prend l’eau.  Où sont les femmes ?

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mercredi 24 février 2010

Le Fruit

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Quand ces deux-là s’aimaient, ça résonnait jusqu’à l’envers du monde. L’écho en atteignait les vivants du dessous jusqu’aux racines, du dessus jusqu’aux astres, du pourtour jusqu’au rebord de la Terre, où les morts  attendent l’appel de leur nom pour embarquer.

Ils s’étaient rencontrés entre deux âges, deux rives, dans le bac  franchissant le fleuve après Rouen. On ne sait ce qu’ils faisaient là, ni ce qu’ils se dirent, ni si seulement ils se parlèrent. D’un regard ils se reconnurent, certains que le vivant depuis l’Aube les préparait à s’éprendre.

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mercredi 17 février 2010

La crue

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Non, personne ne sait ce qu’est devenu Victor V. après le sinistre. Il avait six ans, en a donc trente-cinq -mon âge- s’il est en vie. La maison des V. est ensuite une remise de marinier, une boutique de brocanteur, et enfin cette Auberge du Pêcheur où nous dînons.

J’ai la seule photo qui subsiste de l’enfant, confiée par une amie des V. Je vous la montrerai, si mon enquête vous intéresse. On y voit de loin un garçonnet à vélo sur la levée, un pied à terre, une main au guidon, de l’autre saluant l’objectif. La photo est cadrée de telle sorte qu’on aperçoit en contrebas à gauche un bout du fleuve dans son lit mineur, à droite un bout du toit de la maison au pied de la levée, et, au milieu, l’enfant sur l’étroite crête de digue. Photographie datée au dos du 15 septembre 1980, soit cinq jours avant la catastrophe : des pluies dévalées des monts, si soudaines et si violentes que la lame d’eau monte de nuit en deux heures jusqu’à la déverse, précisément où la photo est prise. Elle s’engouffre en torrent par la brèche, engloutissant les maisons voisines, inondant le val jusqu’à l’extrême bord du cours majeur. On a retrouvé la famille V. noyée dans ses murs : le père, la mère et le bébé de dix mois.  Aucune trace de Victor.

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mercredi 10 février 2010

Le billet d’Eve

les-poissons.1265630482.jpg L’homme est arrivé à l’adresse avec la tombée du jour.

A gauche, le soleil se couchait tout au bout d’un champ de labours, derrière la ligne des immeubles de verre. A droite, volets clos, la vieille bâtisse  dormait au bord de la route. Ou morte. Qui chercherait refuge là ? en des murs qu’ébranle la course des camions énormes sillonnant le monde avec leur cargaison de haines.

Quand l’homme est sorti de sa voiture, un appel de phares et le mugissement furieux d’un quinze tonnes lui ont fait lever un bras de colère, et j’ai vu le souffle au passage rabattre sur sa nuque le col de la veste.

Il a sonné, rien ne bougeait. Il a frappé au bois rouge  de la porte  : aucune réponse. Comment croire qu’un amour eût échoué là ? après quel périple de vie ? à l’entrée d’un de ces bourgs sans rédemption où l’âme a froid.

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dimanche 7 février 2010

Table ouverte

2908_vue_chateau_nuit.1265319522.jpgRatatouille ou gastronomie, la politique, on le dit souvent, est une cuisine. Il faut pour l’apprécier considérer les ingrédients, le dosage, le mélange et l’assaisonnement, la cuisson et le service. Encore doit-on attendre la digestion avant de décerner les étoiles, car à quoi sert de se pourlécher à 20 heures, si c’est pour passer la nuit aux toilettes ? Tel se goinfre dimanche qui lundi gémira… La Grille du coq, en attendant le banquet des régionales, a le plaisir d’offrir ici, avec une petite revue des tables du moment, quelques croque-en- bouche d’appareils, fours salés de cabinets, pets-de-nonne de campagne et autres boulettes de tribunes.

Après avoir longtemps marché sur des œufs en Languedoc-Roussillon, la direction des Relais et Châteaux PS a décidé de trancher dans le lard du gérant tord-boyaux d’en bas. La  dorade du Chez Georges n’est pas fraîche, le patron  sent l’ail et ne mâche pas ses mots. Sa dernière « poivrade sur œuf dur à la Fabius » a mis le feu à l’estomac de la PDG de Solferino : décision prise de lancer en face de Chez Georges un fast-food labellisé socialiste pour siphonner en mars la clientèle du gâte-sauce. Que d’hygiène héroïque après Reims !

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mercredi 3 février 2010

Oriane

678442309.1265097136.jpg Un soleil éclairait doré ce paysage sans ligne de fuite tel qu’aux décors du théâtre naïf, nuages immobiles, feuilles inertes, pont franchissant d’une arche une eau faussement miroitante.

Oriane marchait sans se retourner, depuis une minute ou deux jours, attendue par son père au carrefour du Chêne, deuxième étoile dans l’avenue forestière reliant hier à demain et l’ennui d’être à la peur de finir.

Elle ignorait pourquoi le père aimé désirait si fort la voir ce jour en cette place, à l’ombre de l’arbre ancestral au tronc si gros que les bras de quatre hommes ne suffisaient pas à l’entourer.

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dimanche 31 janvier 2010

La nouvelle “série” d’Arion

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Arion nous donne rendez-vous le mercredi  3 février
pour le premier texte d’une nouvelle série :

Les poissons mangent la nuit

Voici comment il la présente  :

« Je voudrais moins raconter des histoires que laisser des histoires se raconter. Qu’elles montent comme des carpes, d’on ne sait quel fond de lac nourrissant, au sommeil de la pensée claire. Affamées de reconnaissance, elles s’avancent près du bord avec des airs d’étrangeté familière. Surtout ne pas chercher à les prendre ! Juste les regarder poussant leur nage en silence dans l’eau noire, et goûter au plaisir inquiétant de savoir qu’à nos pieds de veilleurs deux mondes se rencontrent aux petites heures.

« Amateurs de parole nette, me suivrez-vous dans ces histoires étranges ? Vous savez  bien, pourtant, qu’à peine la raison a-t-elle le dos tourné, une autre réalité s’éveille, moins vraisemblable mais aussi vraie, moins limpide mais aussi profonde que le réel où nous nous orientons le jour.

Donnons donc un peu congé à la raison raisonnante, au moins le temps de ces petits contes de nuit, qui, je l’espère, surprendront les lecteurs d’A©tu autant qu’ils m’ont surpris, et dont je n’ai guère plus la clé qu’un autre.»

samedi 30 janvier 2010

Pour la Nation, d’Eric Besson

eric-besson-2-oct-2008-antibes1234594328.1264791772.jpgIl peut y avoir, même sur des sujets rebattus, des livres de circonstance qui ne déméritent pas. C’est le cas de Pour la Nation, le récent opuscule que publie le ministre Eric Besson en écho au débat qu’il a lui-même organisé à la demande du Président de la République, dans le tumulte que l’on sait : mais citez-moi en France un débat sans tumulte…

Le livre comporte quatorze chapitres, chacun menant de façon concise (certains diront sommaire) une analyse ciblant l’un des aspects de ce plaidoyer pro natione. Du premier chapitre : Une nation taboue, au dernier : Une Nation européenne dans la mondialisation, M.Besson tente de mettre au net le sentiment d’appartenance nationale en nous menant sans pesanteur du constat de dénigrement franco-français, à la perspective du rebond européen, en passant par un éclairage historique, la mise en garde contre les dérives (nationalistes et « post-nationalistes »), le retour sur les fautes de l’Occupation et de la période coloniale et surtout une revue des divers bénéfices dont l’idée de « nation française » est porteuse, telles que la protection des droits de l’homme et du citoyen, l’aide à l’intégration des immigrés, une laïcité raisonnable, la recherche de la diversité dans l’unité, l’effort de solidarité sociale et une démocratie fondée sur le suffrage universel.

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mercredi 20 janvier 2010

La preuve de Dieu

3257170004_9a6efeaa1a.1263762928.jpg Il y a des livres qu’on ne peut lire ni relire sans pleurer, au moins “dans l’âme”. Le Livre de ma mère est de ceux-là, un de ces chants miraculeux, une de ces psalmodies tendres et funèbres qui charment en poignant. Vous n’avez pas une mère juive séfarade ? Vous n’émigrez pas de Corfou à cinq ans ?  Moi non plus, et pourtant la mère d’ Albert Cohen est un peu la mienne, la vôtre ;  cet hymne à la mémoire de la trop distraitement, trop égoïstement aimée, c’est le nôtre. Après un tel livre, précédé des superbes Solal et Mangeclous, un écrivain pourrait poser la plume et se croire assez justifié. Mais Cohen trouve encore en 1968, à soixante-treize ans, le souffle des mille pages de Belle du Seigneur, époustoufflant huis-clos de passion tragique. Amour brûlant des maîtresses, mais amour absolu des mères : “Edentés ou non, forts ou faibles, jeunes ou vieux, nos mères nous aiment… Fils des mères encore vivantes, n’oubliez pas que vos mères sont mortelles.” 

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vendredi 15 janvier 2010

Al dente !

aldente.1263509553.jpgToujours à la mi-janvier quelque chose de vaporeux flotte  sur l’Hexagone. Une douce atonie, une torpeur, un vague air de n’y pas croire. Ça n’adhère pas. C’est mou. Ce ne sont pas les événements qui manquent, c’est l’envie de les prendre au sérieux  : l’effroi du réchauffement quand on a croulé sous la neige ; une grippette gentillette quand on  nous annonçait la tueuse du siècle ;  des coups de couteau dans le bide au lycée , quand on sait que les ados 2010 , avec leur console de jeux greffé dans le lobe frontal, ont trois ou quatre vies en réserve pour des boucheries numérisées où le sang ne tache pas. D’ailleurs les gens claquent comme des bulles : Philippe Séguin , Eric Rohmer, Mano Solo, le mari de ma voisine. Pftt. Ainsi va la vie, ma pauv’dame : trois p’tits tours et puis s’en vont.

Bref, on s’en tape. Est-ce un symptôme d’après galette, le vertige de la plage vide jusqu’à la St Valentin ? Satiété ou manque d’agapes ? On voudrait du consistant pauvre, genre pâtes qui tiennent au corps, comme un bon gros mouvement social (il paraît qu’on nous en chauffe) ; ou du salé, comme une bonne grosse vanne sarkozienne (un double discours aux péquenauds, par exemple ) ; ou du sidérant, comme un album dark metal de Carla Bruni, l’intrusion chez Bayrou d’une Ségolène Royal déguisée en releveur du gaz, un  duel à l’aube dans les fossés de Vincennes entre Johnny et le chirurgien des stars. Enfin n’importe, pipole ou populo, mais  de l’al dente  !

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mercredi 13 janvier 2010

Sans moi

1018_ionesco624117.1263125197.jpg Il nait à Slatina il y a juste un siècle et meurt à Paris voilà quinze ans. Un père roumain plutôt sale type, une mère française qui rame seule entre deux pays, un Eugène besognant pour manger avant de devenir en 1950 l’auteur d’une petite bombe (elle pète encore) : La Cantatrice chauve. C’est la  première salve d’un “théâtre de l’absurde” qui, de Chaises en Rhinocéros,  conduira Ionesco à cette soirée des Molières du 7 mai 1989 où le public ovationne un vieillard au balcon du Châtelet, blême, renonçant à se lever,  prêchant  “l’émerveillement” d’une voix d’outre-tombe… La mort,  hantise d’une oeuvre qui cherche à l’exorciser dans la dérision. Une pièce d’Ionesco, et surtout Le Roi se meurt, c’est comme la vie : une “tragédie bouffonne”. Bérenger Ier doit mourir tout à l’heure, à la fin de la pièce. C’est un roi parano, l’archétype du despote, mais c’est chacun de nous pitoyable,  et c’est l’Homme éternel, incapable de se résoudre à ne plus être.

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mercredi 6 janvier 2010

Dès qu’on y pense…


48.1262630264.jpg On ne trouvera guère plus « français » que Jules Renard. Un air de province à Paris, un soupçon de Paris en province, la dent dure et le cœur vulnérable, une ironie vacharde et un  zest d’humour triste, avec cette suspicion  paysanne devant toute esbroufe infatuée : tel est l’auteur de Poil de Carotte, secrètement amer de ne pas être celui de Cyrano, mais s’acceptant  écrivain du bref, du ciselé, de l’acéré, du  serti. Quand en 1896 il écrit les Histoires naturelles, il a trente-deux ans, quatorze à vivre encore (« La vie est courte, mais on s’ennuie quand même »), une triste enfance à digérer, un Journal à tenir jusqu’au bout, et ce goût d’une nature «bien  de chez nous », le terroir familier, sa Nièvre, bêtes et plantes. Mais voilà qu’aimer la nature même cesse d’être simple, comme  le suggère le chapitre Poissons.  Aimer sans posséder ? Posséder sans tuer ? Pas facile d’être homme de conscience dans le concert du vivant.  Que dirait-il aujourd’hui, homme de masse dans une nature appauvrie ?

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mercredi 30 décembre 2009

La route irrésistible

routesouslaneige.1261986846.jpg Les jouisseurs intelligents sont mélancoliques. Ils savent mieux que personne la fragilité du plaisir, la course du temps, l’impossible retour. La vie et l’œuvre de Colette déclinent assurément la jubilation d’être, une sensualité joyeuse, animale, hors d’atteinte des dictats de la morale ; et cependant cette vie si capiteuse, cette œuvre si charnelle, ces phrases si surchargées de saveurs, de couleurs, d’odeurs et de sons, prennent souvent les intonations de la nostalgie. Inutile d’attendre pour cela la pénombre du Fanal bleu ou de L’Etoile Vesper, dernières œuvres de la vieille femme recluse par l’impotence dans son appartement du Palais-Royal. En 1908, quand elle écrit Les Vrilles de la vigne,  « Claudine »  n’a que trente-cinq ans, se jette à corps perdu dans la vie parisienne, danse nue au Moulin-Rouge, divorce, aime des femmes et des hommes, s’ébroue. Oui, mais rarement sans cette sorte de distance tranquille que donne le lest d’une enfance paysanne heureuse joint à l’aiguillon du « memento mori » : « Le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame… » 

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dimanche 27 décembre 2009

2022

Johnny Cash : Cocaïne

NON ! N’a pas “fumé la moquette” … Mais cette période de transition entre deux années nous permet quelques “relectures”

Dimanche jour réservé traditionnellement à la “grille du coq ” nous entraîne chez Arion  et une note qu’il publiait dans cette série le 02 décembre 2007 (2 ans déja!). Elle n’a que très peu vieillie : normal puisqu’elle fantasme sur 2022 !

Les commentaires de l’époque sont respectés, les nouveaux seront les bienvenus ! 

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mercredi 23 décembre 2009

« Reprenez vos cent écus »

dore196.1261413466.jpgJean de La Fontaine est un de ces auteurs longtemps victimes de la « purge » soixante-huitarde. Il avait contribué à former la morale laïque de générations d’écoliers de France ; soudain il n’en fut plus question : mis à l’index pour crime de pensée bourgeoise et d’écriture élitiste par un soviet d’instits bêtes à faire rougir rétrospectivement nos « hussards noirs ». Relégué, La Fontaine ! ce miracle de culture, d’humour, de sagesse enracinée. Banni, l’un des orfèvres du vers français, l’un des passeurs de l’humanisme antique ! Sans la mémoire de leurs parents, les enfants des années 70-80 (qu’en est-il aujourd’hui ?) ignoreraient le bestiaire rimé de nos campagnes -héron, renard, belette et petit lapin- pour une leçon de générosité prudente et de lucidité persiffleuse. Quant aux fables sans animaux, celles où se joue directement la tragi-comédie de la vie sociale, elles sont souvent moins connues encore, à l’exception de celle que voici, très fameuse confrontation du petit peuple et de la haute bourgeoisie dans un Paris de la « mixité sociale » et  d’avant la  « lutte des classes ».
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dimanche 20 décembre 2009

Quand le débat fait débat

article_aubry-universite-dete.1261252828.jpgOn connaît bien les arguments des opposants de tous poils, acharnés à disqualifier les divers débats et chantiers ouverts par le gouvernement :

1.  le thème, disent-ils, en est fantasmatique.
C’était la position de la gauche jospinienne à propos de la sécurité. Une petite élite germanopratine remontrait au bon peuple que l’insécurité était un « sentiment », autant dire un fantasme obscène, vaguement préfasciste. Or le peuple n’aime pas les hobereaux hautains qui prennent le thé sur le chemin de ronde pendant que les jacques se font zigouiller hors les murs. Jospin n’a pas atteint le second tour.

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mercredi 16 décembre 2009

Le fer et l’or

henri_rousseau_005.1260819774.jpg Comment pouvaient-ils s’entendre, ces deux-là ? François-Marie, fils de bourgeois élève à  Louis-le-Grand, pense que la civilisation libère l’homme ; Jean-Jacques, fils du peuple autodidacte, trouve qu’elle l’asservit ; l’un réhabilite l’âge de fer et vante la ville, l’autre renouvèle la nostalgie de l’âge d’or et célébre la nature ;  le premier pleinement des Lumières, le second annonçant le Romantisme. Tiens, jouons même un peu sur les anachronismes : l’auteur de Candide, libéral-progressiste tendance militant-laïc ; l’auteur d’Emile, socialiste-mystique tendance écolo-rêveur. Bref, opposés, également nécessaires, alternativement si français que, comme Gavroche, on ne sait plus si c’est la faute à Voltaire ou à Rousseau qu’on tombe souvent “par terre le nez dans le ruisseau”, ou grâce aux deux qu’on s’en relève toujours… Voltaire et Rousseau, réconciliables ? A lire les deux fameux extraits que voici, on en doute. Qui sait pourtant si notre époque n’est pas en train d’inventer  leurs retrouvailles ?

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